« Quatre pays en une journée au départ de Marseille », c’est ce que je me suis dit encore une fois en passant la frontière Croate ce dimanche après midi de septembre. Une heure plus tard nous arrivions sur les hauteurs de Rijeka, aux abords de cette plaine encerclée de montagnes, théâtre de Grab the Flag, dernier rendez vous de l’anné en en terre Croate pour cette course à l’ambiance si particulière.
Après douze heures de route nous sommes enfin aux portes du saint Graal. Derrière le grillage l’asphalte noir corbeau tout frais n’attend que nous. Il y a deux ans nous avions roulé sur le revêtement de 1978 inauguré par Tito himself, une piste de 38 ans d’âge et son grip original étonnement correct. Au loin la parade des camions sur l’autodromo, leurs décibels de cylindres et klaxons retardent notre entrée sur le site. Leur week end se termine et ce concert mécanique nous rappelle que nous sommes au milieu de la pampa et qu’ici le bruit n’est pas un problème. ça tombe bien pour une fois les db killer spécial sonomètre agrémentés de bouts de chiffons sont restés à l’atelier. Demain nos motos pourrons s’exprimer à pleins poumons, joie rare, précieuse et devenue presque exotique qui caractérise les courses du championnat allemand hors les murs estampillés Grab the Flag.
Nous trépignons si près du but, la chenille des camions est trop lente, pressés que nous sommes sans doute de voir notre barnum (et ma tente..) sitôt montée emportée par une tempête éclair. Cette petite tornade aussi brève qu’énervée viendra nous souhaiter la bienvenue à l’heure de l’apéro. Retrouvailles avec le gratin de la poignée en coin entravée par cette météo capricieuse. Dormir au sec est donc maintenant devenue la mission. Nos amis allemands voisins de stand adeptes de houblon ont la fâcheuse tendance, le soir venu, à écouter du hard rock sans db killer, le duvet entre deux motos devient trop risqué et les grasses matinées pas au programme des trois jours à venir. J’avais sans succès tenté pour le festival de squatter le nid d’aigle du circuit de Monthlery, ça sera enfin chose faite ici à Rijeka, dans la tour des stands. Seul impératif, lever le camp avant l’arrivée des ouvriers qui rafraîchissent l’édifice vieillissant. Espérons qu’ils ne rafraîchissent pas trop car cet endroit dans son jus a su conserver son doux parfum de cambouis et d’architecture post-modern. Le (bon) goût du détail va pour certains jusque dans les camions transportant pilotes, copains ou famille et machines, pour la plupart arrivés tout droit d’Allemagne. Après une première vadrouille le lendemain sur le paddock à la pause déjeuner je fais les premières images, le vent souffle fort mais au moins il ne pleut plus. La température a chuté dangereusement, les pilotes amènent leur moto au contrôle technique, encore plus de belles machines, étonnantes et superbes, que lors des éditions précédentes. La vieille balance à la peinture verte martelée te donne le poids du fidèle destrier. Des Belges, des Suisses, des Grecs, des Hongrois et quelques Anglais complètent ce magnifique plateau. Irma l’organisatrice, arrivée de son bouclard de Munich, à une fois de plus joué à guichets fermés. Plus de 150 inscrits cette année encore pour cette dernière manche du championnat allemand.
L’équipe des yam SR est là, motos toujours plus tapées et préparées que jamais, une manche leur est quasi réservée. Des anglaises taillées pour la piste, une ou deux ancêtres américaines, Indian et HD qui tournent bloquées en 3ème, quelques italiennes aussi, et des raretés comme ces Awo 250, moto Est-allemandes des années 50. De son côté l’armada BMW est là avec des engins magnifiques et affutés, pour certaines avant guerre. Sebastian et sa bande comme tout les ans sont à Rijeka, dans la valise de l’un de ces compatriotes une BM compressor, cette dernière fera la différence en course devant la Rennsport grâce à son départ canon. Comme tous les ans, nous autres les froggies seront bien loin des chronos de ces vénérables twin diaboliquement pilotés et préparés, vitesses au réservoir bien sûr. C’était mon ambition cette année, aller plus vite… au final une misérable seconde gagnée sur les chronos d’il y a deux ans. Que la ligne droite non carénée est longue, mais quel bonheur quand même d’être si bien entouré, ça roule vite et propre, les sexagénaires sont affûtés et même si quelques pièces de cuir plus récentes viennent parfois agrémenter (à l’endroit des périphéries abdominales..) les combinaisons d’époque, le coup de bracelet est lui souvent resté intact. Pas ou très peu de public au bord de la piste sur ce tracé au milieu de nulle part, les vieux loups des circuits et la relève viennent se régaler ici et ne sont pas là pour la parade. Pour preuve la démonstration encore une fois d’Yves Glauzer qui atomise la concurrence avec un 500 weslake à cadre maison, inscrit cette année avec les 750 s’il vous plaît. Sa roue avant au départ touchera le sol bien après être passée devant la tribune. Contrairement à Glauzer les Paton sont restées sagement en catégorie Königsklasse, 500 à freins tambours, elles l’emporterons logiquement devant une armada de Seeley G50. En trois jours de piste on va parcourir, pour les plus chanceux environ 600 km plein gaz. Rapport qualité prix inégalable, pas moins de onze catégories permettent des batailles assez homogènes.
Assis sur le muret de la grille de départ le matin du deuxième jour le soleil illumine enfin la piste, le calme avant la tempête des cylindres. Louis, camarade de virée, à lancé le café, comme tous les ans il se promet de revenir l’année prochaine avec un guidon, enthousiasme de circonstance sans doute mais c’est le jeu, l’atmosphère immersive a encore eu raison de lui, il faut bien dire que tout ce qui fait et entoure cet événement n’est que chaleur et bienveillance. Je fait un tour à pied sur la piste, les volets des stands s’ouvrent timidement, un concurrent dont la tente à du subir le même sort que la mienne dors encore dans un renfoncement de béton, blotti dans son duvet. Quand Michel Rougerie a fait sa dernière course ici on tournait dans l’autre sens, j’ai du mal à retrouver le virage, c’est pas plus mal. Cet après midi c’est la première course, je regarde la grille peinte sur la piste, quatrième ligne, je repère ou je viendrai planter mon pneu dans quelques heures la main serrée sur l’embrayage. 9h20 et les première séances d’essais débutent, ça y est on y est, enfin. Enfin pas vraiment car les plus belles machines ne pointent le bout de leur nez qu’en fin de matinée. JB Delgado partira juste devant moi avec son G50, à la faveur d’un départ moins mauvais que d’habitude je gagne quelques places et suis dans les dix au premier freinage. Il ne faudra que cinq tours pour sentir le souffle rauque et puissant de la Matchless, le mono marche et va me la faire à l’envers dans la prochaine ligne droite.
Pas manqué, je me cale derrière pour tenter de refaire mon retard de chevaux au prochain freinage, il sort son pied à l’intérieur, je rêve… il me le fait à la Rossi pour m’humilier. Une seconde plus tard alors que la G50 fait un looping dans les graviers je me dirais que non, en fait, c’était sans doute autre chose. Un tour c’est long pour repasser voir si son pote n’est pas resté sur le carreau. ça va, la moto est tristement échouée dans les graviers mais le camarade est déjà adossé à la barrière. Pas évident de se remettre dans le rythme. La réponse viendra vite, bracelet droit cassé net au freinage, merci le catalogue racing prohibitif de chez ( biiiiiiiiip). Ce soir là leurs oreilles ont dû siffler, attablés que nous étions à la guinguette du circuit. Pour quelques Kunas, la monnaie locale, les calamars rivalisent avec les dorades. Le mare qui viendra dissoudre le tout en fin de soirée peut remplacer aisément le bac a ultrasons si vos carburateurs sont bouchés. Il aurait pourtant presque un petit goût de reviens’y ce tord boyaux, à moins que peut être ce soit tout simplement Grab the Flag, ça doit être ça..